Barbara Abel

Violette, 17 ans, vit avec sa mère Henriette, diabétique, aigrie et possessive.  Bien que celle-ci soit capable de s’injecter elle-même sa dose d’insuline, elle charge sa fille de lui appliquer son traitement trois fois par jour. 

C’est au cours de sa grossesse qu’Henriette a développé son diabète qui, malheureusement, subsista après l’accouchement.  Cela suffit pour que la mère tînt sa fille pour responsable de son état et lui imposât, dès qu’elle fut en âge de le faire, la responsabilité des injections.  « Enchaînée à la déficience glycémique de sa génitrice, elle s’était vu interdire tout ce qui habituellement occupe et préoccupe l’adolescente qu’elle était devenue : pas d’escapade de midi entre copines, pas de soirée pyjama chez l’une ou chez l’autre, pas de journée entière affalée dans une chambre saturée de posters d’idoles, à parler et rêver de garçons, pas de voyages scolaires, pas de boum, donc pas de rendez-vous secret et galant, donc pas de confidence, donc pas d’amie. » (p. 16) 

La jeune fille s’accommode tant bien que mal de cette vie de sujétion à sa mère, jusqu’au jour où le célèbre acteur Pierre Vasseur décède dans un accident de voiture.

Henriette lui apprend que cette vedette du cinéma est son géniteur.  « Je l’ai rencontré un soir dans un bar, il était bourré, moi aussi, je l’ai ramené chez moi et on a baisé.  Ça ne devait être qu’une aventure sans lendemain, sauf qu’avant de partir, il m’a laissé un petit souvenir. Je n’avais pas un rond pour t’élever, il n’avait pas l’intention de quitter sa femme.  On s’est juste mis d’accord sur la façon de régler cette histoire sans faire de vague : je disparaissais dans la nature, il me versait chaque mois une somme d’argent pour ton éducation. » (p. 14)  Son décès tarissait brutalement la source de leurs revenus.

Toute au long de ses années d’enfance et d’adolescence, Violette avait fantasmé sur ce père inconnu – disparu, mort en héros ou abattu en brigand, ou simple canaille qui avait fui après avoir violer sa mère.  C’est seulement quand elle eut renoncé, « assumant pleinement ce qu’elle était, n’espérant plus ni trouver ni savoir que, subitement, un matin d’octobre, la réponse tant attendue lui tomba dessus comme une masse.  À dix-sept ans, enfin, elle devint la fille de Pierre Vasseur. […] Aujourd’hui, à son tour, Violette avait un nom, un passé, une histoire.  Et un rôle à jouer.  Un rôle qu’elle comptait bien interpréter jusqu’au bout. » (pp. 28-29)

Dès l’annonce du décès de l’acteur, Henriette exige de sa fille qu’elle rencontre la famille officielle du défunt pour lui faire connaître son existence et lui soumettre les nouvelles conditions de leur silence.  Car la France ne pleurait pas seulement l’artiste mais aussi l’homme, père merveilleux et époux fidèle, ainsi que le montrait l’image que lui – et surtout sa femme – avaient toujours livrée au public. « Quel déplorable fausse note que celle de l’arrivée sur la scène des médias d’une jeune fille de dix-sept ans qui prouverait, ressemblance physique flagrante et test ADN à l’appui, que le père n’avait pas été exemplaire pour tous ni l’époux si dévoué qu’on voulait bien le croire. » (p. 30)

Violette commence par rassembler tous les articles, reportages, interviews et documentaires concernant la star et sa famille.  Ainsi, elle découvre – et le lecteur avec elle – « un homme entouré d’une famille que, même dans ses rêves les plus fous, elle n’aurait osé désirer » : Leïla, la veuve toujours séduisante en « quête éternelle de la beauté, de l’éclat, du bonheur, de la perfection, de la gloire menant au scintillement d’un destin étalé en brillance sur les pages d’un illustré » (p. 315) ; Bastien et Amélie (14 ans), leurs enfants ; Cécile, la compagne de Bastien ; Igor, le fils d’un premier lit de Pierre Vasseur, sa femme Tania et leurs enfants Alexandre et Dona ; Christine, sœur aînée du défunt et actrice de théâtre.  Dès lors, ce qui intéresse Violette, ce n’est pas l’argent mais faire totalement partie de cette famille.

Après avoir trouvé l’adresse privée de la famille Vasseur, elle obtient sans difficulté un rendez-vous avec Leïla.  D’un ton étrangement calme, elle lui explique : « Je veux vivre la vie à laquelle j’avais droit.  Je veux porter le nom de mon père et faire partie de la famille. […] Je veux avoir ma chambre dans cette maison.  Je veux avoir ma chaise à ma table. » (p. 47) 

Devant le refus (bien naturel) de la veuve, elle sort en menaçant de s’adresser à la presse. 

Après cette visite, la splendide et inébranlable Leïla s’offre le luxe d’une crise de nerfs dont la cause est autant la prétention de Violette que la trahison de son mari.

Lors du conseil de famille qui s’ensuit, les caractères des différents personnages se révèlent.  Igor, qui a toujours détesté sa belle-mère s’amuse de l’incartade de son père ; Amélie ne veut pas entendre parler de cette demi-sœur tombée du ciel ; Les autres ne trouvent pas cette situation si dramatique ; mais Leïla ne veut pas que soit détruite l’image de la famille parfaite qu’elle a réussi à imposer aux médias et au public.  Aussi Igor s’attire-t-il les foudres de sa belle-mère lorsque, lors d’une interview, il présente une image un peu moins lisse de son père.  Pour se venger, Leïla, qui sait qu’il a toujours protégé ses enfants des médias – pour leur éviter de n’être que les petits-enfants de Pierre Vasseur – invitent ces derniers dans un restaurant en ayant pris soin d’avertir les paparazzi. C’est autour d’Igor d’entrer dans une rage folle.

À partir de là, Barbara Abel donne à sa narration un rythme semblable à celui d’une balle de ping-pong : des rebon(dissement)s de plus en plus courts et des impacts de plus en plus rapides.

Leïla se fait harceler par une vieille clocharde ; comme le craignait Igor, ses enfants sont enlevés ; Leïla séquestre Amélie avant d’être séquestrée à son tour.  Et quel est l’homme qu’Amélie entend gémir durant sa détention ?  

Barbara Abel nous offre avec "Illustre inconnu" un thriller psychologique haletent où le pire ennemi est, finalement, la famille.

 Illustre inconnu
Barbara Abel
Éditions du Masque, 2007
338 p.