Pierre Deram

Markus, militaire cantonné à Djibouti, après six mois de service, passe, dans ce « pays sublime » une dernière nuit de beuverie et de réminiscences. Sa déambulation dans les rues, les bars, est l’occasion pour le lecteur de découvrir cette ville « presque insoutenable […] où la vie est suspendue à son souffle brûlant », mais aussi de rencontrer des personnages hors du commun face à qui Rimbaud eût fait figure de petit bourgeois.

Dans le taxi qui l’amène avec quatre autres camarades, il se rappelle son arrivée et ses premiers instants.

Il lui avait fallu venir jusqu’ici pour pénétrer avec amour dans les profondeurs de l’alcool, pour sentir descendre en lui la liqueur glacée et se répandre tous les parfums de l’anis, pour rêver dans l’ivresse à toutes les couleurs des coquelicots, des bleuets et des lavandes, aux subtilités des plantes et des écorces que le désert ignore et détruit.

Il rencontre d’abord Thérèse, la femme d’un colonel, dont le chien, qu’elle aime comme son enfant, a été mortellement mordu par un serpent ; profitant de la pluie qui stabilise le sable, il l’aide à l'enterrer ; il assiste à un combat où deux soldats, les yeux bandés et les mains liées derrière le dos luttent à « coups de boule » ; il se souvient de petites prostituées tchadiennes qui venaient « soulager » les soldats contre quelques biscuits et finirent abattues. De retour au bar, il retrouve Araksan, une prostituée qu’il a déjà fréquentée.

Alors qu’il lui tendait au-dessus de la table un billet de mille francs et qu’elle se penchait vers lui pour le saisir, il aperçut le noir terrible de ses yeux. Le noir de la passion fixe, animale et mortelle qui passe derrière les yeux des filles en manque d’amour.

Il termine la nuit dans la chambre que la jeune fille partage avec une collègue que leurs ébats ne gênent pas et qui ne les gênent pas non plus.

Tous ces personnages m’ont rappelé ceux déjà rencontrés chez Joseph Kessel, en plus rudes encore, dans une atmosphère encore plus sordide, voire lugubre, l’image d’une humanité brute, « les enfants de la violence et de la beauté ».

Pourtant, on finit par s’apercevoir que toutes ces personnes, y compris Markus, ne sont finalement que des personnages secondaires, des faire-valoir de l’actant principal, de la seule héroïne : Djibouti elle-même.

En plein jour, Djibouti est presque insoutenable. D’Ali Sabieh à Tadjourah, le pays tout entier est plongé dans un déluge de feu. En ville, où la vie est suspendue à son souffle brûlant, l’immense soleil réduit en cendres tout ce qui essaye d’échapper à son empire. Les bâtiments gonflent et se tordent sous l’effet de la chaleur, les plaques de bitume explosent, et l’eau de tous ses réservoirs s’évapore sous les yeux des habitants qu’elle est censée abreuver. Aux portes de la ville, des nappes d’air en fusion rampent sur le sol et brouillent la vue jusqu’au lointain. On dirait que l’horizon se liquéfie en coulées de fer-blanc.

Djibouti est le premier roman de Pierre Deram, écrit dans une langue dont la poésie est comme un baume sur la rudesse du propos.